Témoignages de l’entourage


Témoignage Marie-Luce B

 » Chez nous, la mal-audition est venue s’installer sournoisement, progressivement, discrètement… mais réellement.

Philippe en est affecté au premier plan. C’est lui qui la vit au quotidien, de la façon la plus nette et la plus évidente. C’est lui qui n’entend pas, avec tout ce que cela suppose…

Et pour moi qui partage sa vie depuis plus de 30 ans ?

Le chemin est aussi un chemin ardu, un chemin particulier, fait d’attentes insatisfaites et de renoncements. 

Philippe qui a entendu correctement jusqu’à l’âge de 40 ans environ, a peu à peu perdu l’audition, sans qu’aucune raison ne l’explique (pas d’antécédents familiaux, pas de maladie…) Et pourtant, il a fallu se rendre à l’évidence, il a fallu que je me rende à l’évidence : son acuité auditive diminuait à vue d’œil.

Peut-être était-ce plus difficile pour moi que pour lui d’accepter ce handicap qui, peu à peu, s’est installé chez nous et, peut-être, entre nous…

Tout devenait plus difficile. J’ai vu Philippe se replier sur lui, ne plus chercher à entendre, se contenter de faire semblant… Je l’ai vu se couper de nos conversations familiales, je l’ai vu s’éloigner, en apparence. À table, par exemple, il faut le solliciter personnellement, sinon il ne se « branche pas » et ne suit pas les conversations. Les enfants ont d’ailleurs, peu à peu, pris l’habitude de s’adresser à moi…

Je crois que je peux parler d’une grande solitude ressentie. 

 

L’appareillage, depuis une douzaine d’années, a permis de retrouver un plus grand confort, pour lui sans doute, mais pour moi aussi. Pouvoir être entendue, quel bonheur ! Le voir branché en direct à ce que l’on vit en famille… quelle joie !

Mais peu à peu, la surdité a gagné du terrain et nous a fait perdre beaucoup sur celui de la communication… et donc de la connivence et du partage spontané.

 

Plus question de lui parler à voix basse, pour n’être entendue que par lui… ce qui signifie silence souvent au lieu de connivence (quand les enfants sont à proximité par exemple et que le chuchotage aurait permis de partager à chaud)

Plus question de dialoguer en voiture… Nous sommes condamnés à rouler en silence ou à parler si fort que cela suppose de n’être que tous les deux dans le véhicule, et encore. Devoir crier enlève la spontanéité et le naturel nécessaires à un réel échange, alors… nous nous sommes habitués au silence radio et aux kilomètres qui défilent sans un mot. Difficile pour ma part de m’habituer … je dirais plutôt que « je me suis fait une raison ».

Plus question d’échanger sur l’oreiller. Une fois les appareils auditifs enlevés, tout dialogue est impossible. Et là, c’est peut-être ce que je trouve le plus difficile, le plus frustrant et le plus pénalisant pour notre vie de couple, pour notre complicité et pour notre intimité. Quand aucun mot ne passe et ne peut être décodé, quand le silence s’impose – un silence qui est lourd pour moi et source de tristesse – tout est tellement différent et plus fragile.

Plus question de profiter pleinement à deux des spectacles, pièces de théâtre, fêtes et autres réjouissances devenues inintéressantes pour Philippe qui les redoute de plus en plus… et je me vois y aller seule parfois, ou si Philippe fait l’effort d’être présent, je le vois là, coupé des autres, seul… je le vois dans son silence et je profite difficilement de ce moment qui devrait être un bon moment partagé.

Mais ce chemin, aussi ardu soit-il pour lui, pour moi, est un chemin sur lequel tout évolue avec le temps, et la découverte de la Lecture Labiale a été l’occasion de mettre en mots un tas de maux, tant pour moi que pour Philippe. 

Pour l’heure, ce n’est pas la Lecture Labiale en tant que telle qui est source de mieux-être, car Philippe n’en est qu’aux balbutiements et n’en tire pas encore vraiment profit… mais ce qui a été fabuleux, c’est le fait de parler de cette surdité qui s’était installée de façon insidieuse et sur laquelle peu de mots avaient été mis. Ce qui a été constructif (pour Philippe je pense, mais pour moi par voie de conséquence et pour notre couple), c’est d’en parler avec d’autres (merci les amis !).

J’ai vu Philippe sortir de la coquille dans laquelle il s’installait peu à peu. Je l’ai vu (pardon, je l’ai entendu) parler de sa surdité… Je l’ai entendu mettre des mots sur ses maux et la grande découverte (pour lui comme pour moi), c’est le jour où une amie malentendante elle aussi (merci A.) a dit : « Nous malentendants, il y a des choses que nous entendons, mais que nous ne comprenons pas ! »… Cela était parfaitement inimaginable et incompréhensible pour la non-sourde que je suis. 

Comment peut-on entendre et ne pas comprendre ? Comment peut-on ouïr mais ne pas saisir ? Philippe lui-même n’en avait pas conscience, mais ça lui est apparu soudain comme une évidence : « Oui, c’est cela, j’entends parfois, mais je ne comprends pas, ça ne fait pas sens, ou pas tout de suite, il faut du temps pour que l’information arrive à destination. » Et pour moi, cette prise de conscience m’a permis de mieux comprendre et de porter un regard plus positif, cela m’a permis d’évacuer toutes les questions qui pouvaient m’envahir parfois : « Mais enfin, pourquoi ne réagit-il pas ? Il a sûrement entendu, là !? » Et maintenant, je sais et je tente d’intégrer cette nouvelle donnée : « Il a peut-être entendu, mais il n’a pas compris ou pas suffisamment vite pour pouvoir répondre dans le fil de la conversation… quand les informations se suivent et finissent par se bousculer à la porte du pavillon. »

Cette révélation a changé beaucoup de choses et l’assiduité et la motivation avec lesquelles je vois mon malentendant de p’tit mari se rendre aux séances de lecture labiale, malgré la distance et l’horaire un peu contraignant, parlent d’elles-mêmes. Oui, c’est un lieu salvateur et prometteur, pour lui et donc aussi… pour moi et pour nous !

Il me reste du chemin à parcourir sur la voie de la compréhension et surtout de l’acceptation… Il me faut certainement lâcher prise et, comme Philippe, me dire : « les choses sont ainsi, alors faisons avec et trouvons les moyens de compenser et de construire malgré tout ».

À bon entendeur… et à mal-entendeur aussi, d’ailleurs… bon vent !  »

 

Marie-Luce B.